Alfonso de Silva

Par Edmundo de Los Ríos


Se consumer inlassablement et sans mesure constituerait-il la rançon du génie? Une flamme étincelante. C'est ce que fut Alfonso de Silva. Un même feu consuma César Vallejo, tout comme y succomba Carlos Oquendo de Amat - "dans sa chemise écarlate", comme l'a dit Vargas Llosa - pour ne citer que deux autres poètes péruviens, également géniaux et tragiques. Mais il existe avec certitude d'autres raisons, et qui n'ont aucun caractère anecdotique, permettant de mieux cerner cette évolution de notre culture et des hommes qui en ont été les artisans.

Alfonso de Silva Santisteban part pour l'Europe en 1922, pour un séjour d'un an au terme duquel il revient au Pérou. En 1924, il retournera à Paris. On peut aisément comprendre que le milieu culturel liménien ne se soit pas avéré stimulant, mais bien plutôt destructeur. S'il l'est toujours pour les poètes et les hommes de lettres, mais aussi pour les peintres, il devait représenter une source de frustration plus grande encore pour les compositeurs. Musique et littérature, apanage d'une élite, ne pouvaient s'y exprimer que dans le cadre limité de - sans doute odieuses - "veillées musico-littéraires" et dans celui, tout aussi restreint, d'une bohème pourtant trépidante. Les êtres qui ne pouvaient véritablement s'exprimer qu'à travers l'art éprouvaient le besoin de voir des expositions, de lire les derniers livres publiés en Europe, d'entendre les dernières interprétations d'oeuvres des compositeurs les plus significatifs de leur époque. L'intercommunication avec l'Europe devait s'avérer très difficile sans les moyens dont nous disposons aujourd'hui. Par ailleurs Paris est la Ville lumière: le lieu où foisonne la création artistique. C'est là que se forment les artistes, là aussi qu'ils meurent dans l'anonymat ou acquièrent renom et célébrité.

A cette époque, Alfonso de Silva (si l'on en croit Luis Alberto Sánchez, un journaliste madrilène aurait ajouté le "de" à son nom) a vingt ans. Il se sait destiné à être musicien. Et il va relever le défi. Il entreprend alors la traversée sur le bateau anglais "L'Orita". De Madrid, répondant ainsi à l'invitation d'Honorio Delgado qui baigne dans la psychanalyse freudienne, il se rend à Berlin. Sur le chemin du retour, il fait escale à Paris. Il est gagné par le virus de cette ville, belle, passionnante mais intraitable. Plus tard, il retourne à Lima. Il y sera présent lors de la remise du Prix Enrique Peña Barrenechea, aux premières floralies de San Marcos, où il interprète pour la première fois "Chanson jeune". Nous sommes en 1924: de Silva revient à Paris.

Les dés sont jetés.

Commence alors un véritable chemin de croix. Il va connaître l'extrême pauvreté, une sorte d'orphelinage, de déracinement et de solitude au milieu d'une splendeur qui l'aveugle, l'envoûte pendant six ans. Dans les nuits glacées parisiennes, il chante et joue des tangos dans les boîtes de nuit. L'alcool frelaté le réchauffe à peine, et à peine le réconforte. Ne couvrant parfois que sa peau de fragile adonis, il n'y a qu'un manteau élimé et, comme l'évoque le poème de Vallejo, qui "se boutonne jusqu'au cou" pour abriter l'âme de cet ange démuni. En 1930, il a enfin entre les mains ("Un billet de retour! Un billet de retour! Je l'attends à genoux!") son billet de retour vers la mère-patrie. Une averse aura raison de César Vallejo qui, lui, ne l'a pas obtenu et succombe dans la Ville lumière. Pourtant, même une fois rentré à Lima, le malheur ne lui laisse pas de répit. Il est, pourrait-on dire, trop distingué pour un milieu grossier dépourvu de l'espace suffisant pour prendre son envol. Jorge Basadre, esquissant un portrait d'Alfonso de Silva, dira comme dans une plainte: "Toute jeunesse porte en elle un immense espoir. Sous d'autres cieux, cet espoir peut se réaliser, voire même plus que cela. Il n'en va pas de même chez nous... La vie dilapida et mutila son génie."

Dès les premiers moments de son pèlerinage, le jeune musicien écrit des lettres à Carlos Reyes, "Raygadita" comme il le surnomme, qui sont autant de pages au travers desquelles vibre son âme, de la manière la plus sublime et poétique, heureuse et tragique. Il y évoque ses projets, les lieux qu'il visite, les personnes qu'il côtoie (il fait notamment allusion à l'étroite amitié qui le lie à César Vallejo: "C'est un homme passionnant, très évolué, éminemment civilisé et doté d'une indéniable personnalité. Je ne prétends pas ici, pas le moins du monde, ébaucher une étude critique à son sujet. Je me contente d'affirmer que depuis que j'ai quitté le Pérou, et ma rencontre avec Honorio Delgado mise à part, il est la personne la plus intéressante que j'aie connue"), de ses amours, bonheurs et malheurs, de ses désirs et de ses angoisses ("Honorio m'a initié au terrible et angoissant rituel de la conscience. Il m'a transmis une maladie dont il est le seul qui eût pu me guérir. Mais, malheureusement, il m'a fait goûter le poison sans me donner l'antidote que lui seul pouvait me donner"), de sa compagne bien-aimée enfin - Alina Lestonnat, femme d'une grande beauté et dotée d'une fort jolie voix qui, dans les bars parisiens, chante tandis qu'Alfonso joue du piano.

Cette correspondance - amputée de quelques passages, car dans ses élans d'humeur Alfonso de Silva compromet des personnes encore en vie lors de la mise sous presse - est publiée en mai 1975 par l'Editorial Juan Mejía Baca, sous le titre de "Cent lettres et une seule angoisse". Il nous est impossible de ne pas citer, au moins, un extrait de sa dernière lettre: "... en dépit de tout ce que croyez ou pensez de l'ambiance européenne et des prétendus "avantages" que m'apporte le séjour que j'y effectue, je vais vous dire une fois pour toutes, avec sérénité, et presque chaleureusement: "Je dois rentrer au Pérou et vous devez m'y aider" Entendez-vous? Ne vous mettez pas de mauvaise humeur , ne vous fâchez pas, n'en soyez pas non plus attristé. J'aimerais vous faire comprendre des choses dont vous n'êtes pas conscient, Raygadita. Pour ce qui est des "avantages" que peut représenter l'Europe pour les artistes, nous sommes parfaitement d'accord. Encore faut-il savoir que, pour qu'un artiste puisse jouir et profiter de ces "avantages", il faut que certaines conditions essentielles, d'ordre économique, soient remplies. Il est très facile de dire depuis là-bas: " Restez en Europe, Alfonso, restez-y, ne rentrez pas à Lima, ici il n'y a rien", mais c'est autre chose que de vivre ici "sans rien", dans la plus absolue pauvreté, et bien plus tragique encore car on y est si proche de tout ce qui est douloureusement inaccessible. Dans la vie difficile que je mène ici, avec le peu de travail et la rente dérisoire dont je dois me contenter, je me vois même privé de tous les concerts, de tous les théâtres, du contact avec les gens. Ma santé se détériore peu à peu, mais gravement.... "Je le sens!".

Il rentre alors au Pérou. Et c'est là qu'il mourra. Alfonso de Silva était né - L.A.Sánchez a vérifié la date, sur laquelle planaient quelques doutes - le 22 décembre 1902, et il meurt à Lima le 7 mai 1937. Un malheureux, un funeste dessein venait de s'accomplir.
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mise à jour 12-apr-08